La Boîte du Père

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Déposition de Mr X

On m’appelle… enfin on m’appelait… Quoique depuis quelques minutes je ne sais plus quel est mon prénom. Mon père, cher et tendre père vient de m’annoncer qu’il n’était pas mon père. Que quelques informations se trouvaient dans la grande boîte de bois fleuri. Ensuite, comme il a toujours été très discret, il n’a rien trouvé d’autre que de mourir, comme ça, en perdant son dernier souffle alors qu’il me regardait tendrement.

Cela faisait plusieurs mois qu’il toussait et chaque jour qui passait l’épuisait un peu plus. Il faut dire que vider les poubelles dans un camion toute sa vie, quel que soit le temps, la fatigue ou tout autre chose, il aura toujours été là à trimer.

Parfois il rentrait en portant son habit imprégné des humeurs de la ville se répandant tout autour de son corps. La grande bassine de zinc sur la flamme recevait chaque jour sa visite. Faire bouillir l’eau et la tenue qu’il disait. Fallait être propre, même si on faisait un boulot salissant. Lui aussi il s’est fait bouillir la santé, la vie. Et pour quatre figues. Trois francs, six sous. Une misère. Juste de quoi croquer son oignon, son lard et son pain. Et quand il avait un soupçon de caillasse, d’argent, c’est pour moi qu’il le dépensait. Un fruit, un morceau de fromage, un morceau de viande basse, pas chers.

Putain de vie qu’il grommelait parfois dans le fond de la cave alors que l’administration électrique venait de couper le jus. Pas de sous, pas de lumière. Pas de lumière et il ronchonnait.

Le soir, quelques minutes il lisait quelques pages. Il adorait Hugo, il l’a lu en entier. C’était sa fierté. La seule, avec moi. Parfois il se pavanait à mes côtés, en allant au bord de mer le dimanche. C’était gratuit et quand le temps était au beau, on jouait ensemble sur la plage. Je me souviens de son sourire jaunit par le café et le temps. C’était un comique que la vie avait broyé. J’ignore encore pourquoi. J’ai du oublié. j’ai tout enfoui.

Alors maintenant, solitaire, à mon âge, devant son lit de mort je me demande qui je suis, d’où je viens, pourquoi est-ce avec lui que j’ai vécu? En regardant ses yeux une dernière fois avant de les clore, j’ai remarqué qu’ils s’orientaient vers sa main et ses doigts indiquaient la boîte de bois fleuri.

Papa…ce sera ton dernier signe. Putain de vie…Il y a quoi dans cette boîte ?

C’est la première fois que je vois son visage calme et serein. j’ignorais jusqu’à cet instant qu’il y avait en lui quelque chose de brûlé, détruit peut-être. Il m’a donc toujours caché cette souffrance. Ce contraste entre vie et mort laisse la place a toutes les questions possible.

Il était beau, vraiment beau dans cette plénitude et la clarté profonde des ses yeux encore ouverts m’offrait la certitude que maintenant il était bien, en paix. Ses fins cheveux semblait flotter comme s’il marchait dans le vent. Son regard portait si loin devant lui. J’ai presque pensé qu’il allait se lever, me prendre dans ses bras et me dire que tout allait bien, que le bonheur serait notre quotidien, nos instants, notre liberté.

Bien sûr que j’ai pleuré. Comment retenir mes larmes quand je découvre que dans son cœur se tenait caché un lourd secret. Si lourd qu’il n’a jamais pu s’ouvrir à moi et le partager.

Aurais-je pu l’aider. Je l’ignore, mais j’aurais aimé pouvoir le faire. Impossible de lui en vouloir, ses raisons m’ont préservé et j’ai peut-être la force d’accueillir ce qu’il m’a laissé dans le coffret fleuri.

Je n’ose pas partir, me retourner vers cette boîte car ce serait l’enfouir au passé, le réduire en cendre et admettre qu’il est mort, infiniment. Un ressenti un peu comme un abandon, une lâcheté, faire l’opportuniste, l’avide… Chez nous, c’est un déshonneur.

On souhaiterait retenir les derniers instants, ne pas fuir, au fond, ne pas accepter.

Pas toi papa, pas toi. Pas déjà, pas maintenant, s’il te plaît, s’il te plaît.

Mais même s’il m’entend là où il est, il ne répondra jamais, jamais.

Le bébé que je fus s’estompe derrière des larmes lourdes comme des enclumes qu’on porterait à bout de bras en marchant pieds nus sur des braises incandescentes. L’enfant se consume lentement et la fumée noire du malheur brûle ses yeux jusqu’aux pleurs en jetant au ciel toutes les malédictions, en hurlant à l’univers silencieux, la bave au menton, la bouche comme une plaie béante que l’horreur du vivant ce sont ces instants là d’injustice. Le mal à l’état pur.

En ces situations qui pourrait comprendre si on n’est qu’une survivance ou la fin d’une réalité ? Personne, éternellement.

Puis on devient sourd, même à soi, surtout à soi. Aveugle aussi, car rien ne se déroule plus devant nos yeux fermés derrière la mémoire de ce qu’on souhaiterait vivre encore. Il arrive un moment où le corps se plie, se replie, s’enroule, se cloître, s’absente. Il en laissera même une partie sur le bord du chemin. On le regardera en sachant bien qu’il s’agit d’un morceau calciné de notre cœur. Tous.

Ainsi, alors que le présent survit sous les pierres du malheur, naissent les ébauches de nos premiers crocs. C’est la colère qui les fait apparaître. Parce qu’on refuse, on nie jusqu’à ce qu’ on accuse. Et tous les coupables seront jugés, maudits, punis. On le jure en mémoire, par respect, mais surtout par ignorance. On pourra même en vouloir au défunt d’être mort.

Certains porteront toujours sur les autres la faute, la culpabilité d’un destin implacable. D’autres peut-être plus purs, plus réfléchis ouvriront leur cœur et leur esprit vers l’acceptation, vers demain, l’avenir avec la mémoire de cet être si cher qui nous manque tant, pour le porter un peu plus loin que là où il s’est arrêté de vivre.

En chacun la souffrance se meut, s’insinue, triture et broie dans le plus grand silence intérieur de notre effroyable solitude. C’est pour ça qu’on hurle au ciel, qu’on tente de déchirer la voûte céleste en espérant qu’un être au plus loin viendra nous sauver du désastre de l’inhumanité que la vie nous laisse.

On donnerait tout pour ne plus vivre ça, tout, même à un cafard. Ce cafard qui passe sur le petit coffre en nous narguant des ses antennes fouillant l’espace. Il marche sur les fleurs peintes en commettant le sacrilège. Et soudain on se rend compte qu’un infini rien ouvre enfin nos yeux égarés dans le manque sur quelque chose à faire. Puisqu’on ne faisait jusque là plus rien d’autre que de survivre.

Deux mains fébriles qui se tendent vers l’étagère du salon dont les grands rideaux sont tirés sur le zénith. Mais ici la lumière c’est la boîte immobile, tellement silencieuse. Les doigts qui hésitent, s’abstiennent, attendent, espèrent, reculent et saisissent enfin l’objet, le secret si lourd, dans ce coffret curieusement si léger. Presque infime, par ce qu’on s’était imaginé quelque chose d’important, de palpable, de conséquent. Aucun secret quel qu’il soit ne peut se présenter à l’esprit comme quelque chose de vaporeux, d’insaisissable, d’infime, à peine existant. On compare l’immensité de notre souffrance à l’infini rien du contenu du coffret. Comment est-il possible qu’un si peu puisse envahir toute une vie, toute une âme, tout un cœur.

C’est ce qui laisse naître la prochaine peur car on commence à comprendre que tout notre univers se limite à un soupçon, un doute, une illumination déployée pour nous faire saisir qu’on a pas la moindre importance.

Et s’il n’y avait rien dedans ? Et si tout avait été enlevé, volé, peut-être même jeté ?

L’ouvrir, oui, l’ouvrir et dévoiler enfin l’absence, le manque, le silence.

Mais attendre aussi, attendre car savoir c’est peut-être pire que.. d’oublier.

Non, impossible de tout noyer dans cet océan infâme.

Alors on cherche un appui pour le doigt et soulever le couvercle qui résiste.

Évidemment qu’il reste fermé. La serrure, cette salope qui nous prive, nous crache son métal à la gueule. Elle se contracte, tire sur les nerfs qui se tendent. Alors on secoue pour entendre le bruit et tenter de voir, de savoir, de commencer à comprendre, à déchiffrer, à essayer de trouver la clef de l’énigme. La clef, oui, la clef, où est-elle ? Où se cache-t-elle? Car elle se cache dans la mémoire, se dissimule dans les pensées obscures, s’insinue dans les recoins de l’oubli.

Le chiffonnier, oui, c’est là qu’elle est. On sait , on se souvient enfin qu’elle a toujours été rangée dans ce meuble là. Celui aux multiples tiroirs. On ouvre, on pousse, on déplace, et on sort en posant ci et là. On fouille en redécouvrant des choses oubliées, étonnantes. On remet dedans, au début. Puis les autres tiroirs se coincent à l’ouverture. Ils le font exprès, se mettent de travers, ne glissent pas, plus. Ils se taisent, gardent le silence, le secret. Bien sûr que ça énerve, que ça brutalise un peu les boiseries, les objets autour. Mais on se tient, quand même. Au début, un peu, puis à un moment on décide de ne plus se laisser faire par ce putain de tiroir de merde. On souhaite savoir, on désire, on a envie d’avancer vers demain quoi. C’est notre vie après tout. Puis on exige. Parce que les meubles, quand ils le souhaitent, ça vous maltraite, ça vous torture, ça vous asticote tellement que vous finissez toujours par en venir aux mains. Aux mains munies d’outils divers. Tournevis, pince et enfin vient le marteau. Ce cher marteau sauveur. Merveilleux outil, représentant ultime de l’absolue volonté du maître.

Le tiroir, on le regarde, on lui sourit, gentiment on lui explique et on tente une dernière fois de le décoincer. Mais ce vaurien de bois ne comprendra jamais autre chose que la manière forte.

Le premier coup, on le porte toujours mal, faiblement. Car le tiroir ne bronche pas. Pensez un peu ce vieux chêne d’antan, ça a appris à vous résister, à vous énerver, à vous foutre dans une colère telle que la haine finit par surgir, à agresser la façade imperturbable. Les marques jouissives apparaissent et quelques infimes éclats tombent au sol. Malgré nos efforts féroces, ça ne cède pas. Pourtant on transpire déjà beaucoup. On sue d’abord l’eau et le sang fini aussi par jaillir quand on essaie avec le tournevis et le marteau qui ripe, qui rate sa cible et écrase les phalanges. C’est là qu’on découvre qu’on avait jamais hurlé vraiment. On maudit le tiroir, ce con de marteau, ce putain de meuble de merde.

De loin, en serrant les doigts ensanglantés dans un torchon saisit rapidement à la cuisine, on repasse devant le mesquin à tiroirs. On le regarde, on estime sa solidité, sa méchanceté à nous nuire, sa mauvaise volonté à nous restituer la clef du coffret. Ainsi le vice s’installe dans l’esprit et glisse vers la pièce où on range le bois de la cheminée. C’est là-bas que se repose la hache. L’air de pas grand chose, presque avec le sourire, on fait semblant de ne rien dévoiler du plan machiavélique qu’on est en train de mettre en œuvre.

Puis on revient le regard haut et fier et on s’arrête en contemplant les derniers instants du félon. Et comme dans les grands combats où les hordes sauvages s’affrontaient naguère, on lève son arme glorieuse, sa hache implacable qui scellera le destin du vil têtu.

Pourtant, si vous l’ignorez encore, quand la colère porte vos actes, il advient toujours le pire des résultats. D’abord, il aurait fallu savoir comment attaquer l’adversaire. Ensuite il eut été intéressant de savoir manier son arme. Finalement pouvoir arriver à ses fins sans commettre l’irréparable.

Donc, lancé vers l’ennemi, le bras vengeur qui s’abat et tente de pourfendre le légume sec, on n’aperçoit même pas la chaise qui s’érige vicieusement entre nous et le fielleux. Ce qui suit favorisera sans aucune contrainte le déchaînement d’une fureur soudaine n’aboutissant pas non plus à la moindre ouverture. L’ébéniste connaissait son affaire !

Bouillonnant de rage mais rompu physiquement on se dit que l’inhumain mobilier mérite le sort le plus cruel. Je nomme ici la cheminée.

Centimètre après centimètre on le pousse en le faisant glisser au sol. Il s’accroche au moindre éclat du carrelage ou des franges du tapis, à la moindre rayure pour ne pas avancer. Mais les flammes de l’enfer, même si elles lui éviteront la décomposition, le feront sombrer dans un état de poussière et de cendre qui ne lui permettront plus de la ramener sur quoi que ce soit.

Et même s’il n’entre pas en entier de l’âtre, il cramera peu à peu jusqu’à sa dernière clavette, son dernier tasseau.

Tout le monde ou presque sait qu’une grosse bûche à beaucoup de mal à prendre si on ne l’accompagne pas de quelques brindilles. Ainsi, nécessité obligeant,  pages et magazines divers vinrent tenir compagnie au futur occis. La fascination de la flamme aidant, en un geste généreux, une chaise s’invita à la timide flambée. Ce qui devait arriver arriva. Tout s’enflamma si bien que le tapis et le reste du salon et finalement la maison s’embrasèrent si violemment que même les sapeurs durent attendre qu’il n’y ai plus rien à brûler pour commencer à croire qu’ils arriveraient à circonscrire l’incendie.

Non loin de la maison, dans une psychose certaine, l’enfant de la maison de cendre que j’étais jubilait du sort qu’il avait réservé au vieux chiffonnier.

Quand on me posa la question des circonstances de l’incendie, revînt à mon esprit coupable la vision d’un coffret de bois peint dont je cherchais la clef dans un des tiroirs d’un meuble vicelard.

Dans ma cellule capitonnée je cherche mon propre secret enfermé pour l’éternité.

On m’appelle,… enfin on m’appelait… Quoique depuis quelques minutes je ne sais plus quel est mon prénom. Mon père, cher et tendre père vient de m’annoncer qu’il n’était pas mon père. …

Objets inanimés avez-vous donc une âme….

*N.B. Le déposant n’a pas signé car il ne souvient plus de son nom.

Fait à Peymeinade, Alpes Maritimes, France, ce jour, pour faire valoir ce que de droit.

Lamartine A. Officier de Polisse

Compte rendu d’enquête de l’inspecteur Lamartine A. en vue du pourvoi en cassation dans l’affaire du coffret de bois peint.

Copyright 2016 Jean-Marie Albert Tous droits réservés – reproduction interdite

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9 réactions sur “La Boîte du Père

  1. De la perte du père à la perte de la raison, en passant par la perte du nom, tout s’enchaîne ineluctablement, j’avais presque envie de lui donner un coup de main pour force de wtf de tiroir à livrer son secret !

    Aimé par 1 personne

  2. Folie, oui. Et tu as un don certain pour décrire celle-ci de façon très réaliste, sans doute parce que c’est une folie qui peut tous nous atteindre… C’est un texte perturbant à plus d’un titre, j’aime bien 🙂

    Aimé par 1 personne

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