La Trace (extrait)

copyrightfrance-logo10

..S’agrippant au sol en plantant profondément ses ongles dans la terre de roche, il avançait péniblement en tirant sur ses bras dénudés dont les muscles tendus dessinaient sous sa peau déchirée par endroit des sillons de souffrances et d’efforts constants.

La colline cherchait son sommet et chacun de ses instants ne lui offrait que torture. Rien ne semblait pouvoir arrêter sa lente avancée . Seule la mort mettra fin à cette volonté féroce, presque inhumaine qui tentait ici l’impossible. Il ne restait que quelques mètres et l’on pouvait voir, en regardant vers la vallée sombre et funeste, toute la tragédie s’accomplir. Son unique voie se révélait indispensable pour l’humanité. Le reste du monde dans les mains tragiques de l’histoire pendant que lui seul se battait contre cette cruelle fin que le destin réservait aux humains de ce monde.

La trace de son corps se dessinait sur les pierres acérées rouge brun du sol. Comme à chaque fois que le sang sèche. Le précieux liquide de vie racontait non seulement son histoire mais aussi sa propre fin dans les tourments les plus effroyables.

Le ciel se chargeait de colorer de sombre son courage comme pour le rendre presque inutile, vain, le cacher au reste du vivant.

Comprenant qu’il ne parviendrait jamais au bout de son projet, il se tourna vers le ciel en maudissant tous les dieux et les enfers de l’avoir amené là pour finalement mourir sans jamais aboutir. De rage, des larmes avaient fini par couler sur sa face terreuse en laissant se dessiner quelques sillons fins dans la boue de son visage. Une peau blanche apparaissait en contraste. Le petit chemin se dirigeait vers un coin des ses lèvres entre ouvertes soufflant péniblement ses derniers râles. Un rictus de malice figea alors son expression de terre. On aurait dit une sculpture, un Rodin, pire, un Camille Claudel. Une idée lui traversait l’esprit. Il pouvait porter plus loin son projet insensé. Il y avait un moyen, un seul. Lâchant un puissant rire de vengeance au cieux, il trempa ses doigts dans les blessures largement béantes de son ventre. Sa main glissant sur la le sol rocheux, il écrivait de son sang les dernières chances d’aboutir . Il riait, riait si fort que plus bas ses derniers amis finirent par l’entendre et se diriger vers lui. Le monde serait sauvé et tout pourrait recommencer. Il leur laissait l’ultime moyen, le nom du lieu où se trouvait la dernière porte de vie.

Et comme le destin ne vient jamais seul, une marée de nuages noirs s’amoncelaient au dessus de cette terre que la vie avait abandonné, oublié, jeté.

Et puisque les humains avaient osé défier, rompre tous les pactes avec le vivant, tous les dieux, avec eux-même, le sort et la nature venait parapher en maître de la vie la dernière page du livre des hommes. Dans le ciel tourmenté luisaient des éclairs silencieux et le vent tourbillonna au dessus du corps inerte de l’écrivain. A côté de lui, fébrilement écrits, un mot que quelques rares gouttes de pluie commençaient à délaver doucement.

Peut-être que ses amis arriveraient à temps pour le lire. Ils cherchaient juste un peu plus bas, appelaient, criaient son nom dans la noirceur du ciel. Et la pluie tombait déjà là-haut sur le sommet se noyant dans les nuages sombres.

A quelques mètres seulement, c’est son enfant qui découvrit son corps et au moment où il hurla son nom, la foudre vînt exploser à côté de lui comme pour couvrir sa voix et empêcher ainsi ses amis de le rejoindre. Un grosse goutte d’eau éclaboussa son visage d’enfant puis une autre et encore, encore. Malgré tout ça, il fît rapidement les quelques pas qui le séparait de son père . Il venait de lever une main tremblante. C’était sûrement son dernier effort. Son petit, dont le visage se noyait de larmes et de pluie l’implorait de ses yeux troublés, de mots bavant le non du désespoir,de ne pas mourir, de ne pas arrêter là, de ne pas l’abandonner. Au ciel les anges s’étaient tus, même la lumière avait fuit les lieux. L’ultime souffle du père s’envola en vapeur en direction du mot qu’il avait écrit au sol. Plus haut l’orage grondait, furieux et intransigeant.

La boue arrivait à ses cheveux emmêlés et en une seconde tout s’effaça de la terre. La vie de l’homme, son message et tous les espoirs de l’humanité.

La tête baissée et la main rouge de son père dans les siennes, il furent découverts ainsi par ses amis.

Même le lourd Lacrimosa de Mozart ne pourrait exprimer tant de souffrance…

©2016 Jean marie Albert Reproduction interdite – Tous droits réservés

Publicités

Merci de votre commentaire :-)

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.