Quand j’aurai cent ans je me souviendrai

GS561EC-1

 

Quand j’aurai cent ans je me souviendrai

Personne, plus aucun ne répondra de son âge, de son nom, de son genre.
Ni de tous les autres.
Rien ne viendra troubler le silence, détourner le regard sur l’apparence, le jeu, l’erreur.
Même la langue vêtue d’artifices, de colifichets, de tournures néologiques obsolètes, de non-sens falsifiés effacera la moindre trace.
Si les choses existent avant qu’on les nomme, ici, elles ne seront toujours pas nommées, ne le seront plus.Parce que ne pas dire c’est cacher, priver l’autre, nuire.  Ainsi, non identifiées, elles n’auront jamais existé.

Ressentir la mer en volant au dessus dans un scaphandre d’acier hermétique, insonorisé sera mon souvenir le plus poétique.
Je saurai tout ce qui n’a pas été fait, tout ce qui aura été tu, nié, rejeté.
Je ressentirai toujours ce manque de courage comme un poignard brûlant planté violemment dans mon cœur d’enfant. Je rêverai que vous auriez compris avant qu’il ne soit trop tard.
Le nom d’un être nous le livre fraternel ou sororal. Humain parfumé vêtu d’une peau frémissante dont la voix vibre dans nos tripes.
Quelques décès de ci, de là, enfouis dans les nuées verbales, jamais apparus, pas nés, pas vécus, pas morts. Déjà oubliés.
Quant à tout le reste, il ne deviendra jamais. Il n’est pas, ne sera jamais, n’aura jamais été. Sauf que chacun en aura une infime partie en sa mémoire dont l’idiome est le néant.
Pourtant, l’eau portera encore leurs corps noyés, maigres dont les yeux imploreront encore l’espoir jusqu’aux rivages de mes cent ans.

Maman, j’ai cinq ans et j’ai vu les images.

Cinq ans et tout m’apparaît dans la projection, vers demain, quand j’aurai cent ans et que mes enfants me regarderont en me disant qu’on a été lâches, inconséquents, égoïstes. De vrais salauds quoi. Peut-être que vous devriez me laisser mourir, là…

©2016 Jean-Marie Albert
CopyrightFrance 2016 Tous droits réservés – Reproduction interdite.

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2 réflexions au sujet de « Quand j’aurai cent ans je me souviendrai »

  1. laurence délis

    De la mémoire passée on façonne celle à venir… Pas toujours dans les meilleures conditions, je le conçois… Un héritage qui peine à vivre tant il dénonce nos erreurs… Et pourtant rien n’est figé… tout reste encore à vivre… Tu ne crois pas ?
    Contente de te lire à nouveau JM 🙂
    PS : Des soucis de CB m’ont empêché d’accéder à la vente de ton livre… Faut que je retourne voir si c’est OK maintenant…

    Aimé par 1 personne

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    1. Jean-Marie Albert Auteur de l’article

      Merci Laurence.
      Tout reste à faire, tout bouge et chaque seconde offre sa chance. L’enfant qui parle dans ce texte évoque que d’autres pistes d’évolution pourraient être choisies. Sinon, quel avenir lui reste-t-il quand les médias et tout un chacun n’osent même plus prononcer le vrai nom du réel dans chaque chose qu’ils côtoient. La mort de Mme ou Mr ou d’un bébé untel ne se nomme plus. Elle se noie dans la fumée de mots inconsistants, dénués de sens profond. Le prétexte serait de ne pas blesser, heurter les sensibilités. Mais quelle compréhension reste-t-il du vivant quand on ne fait que l’effleurer avec le mensonge? Rien, on oublie tout la seconde d’après pour cause d’inconsistance. Du coup, le réel n’a pas eu lieu.
      Merci Laurence pour ta présence ici. 🙂

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