Monsieur Poussière – Chronique sur un poète

On va mourir un jour, tous.
Jusque là, on se traîne comme on peut en éludant le moment fatal.
Certains avec les plaisirs, les vices.
Quelques-uns le font en s’oubliant pour laisser prendre place un autre, d’autres.
Restent les rêveurs, les incompris, les oubliés de tous.
Ils illuminent les instants de chacun, à la croisée des regards, au compte goutte des sourires, au émotions qu’ils éveillent parfois alors qu’on est en train de penser aux quotidiens soucis de nos vies réglées sur un papier sans musique.
Tous, tous on en a vu, rencontré, côtoyé, même furtivement. Chacun a observé en rêvant quelques secondes, trop précipitamment, beaucoup trop vite effacées afin de fuir vite, très vite, des fois qu’il nous contamine.
Il y en a un à vous faire rencontrer, ici, par ce texte.
Tous les vendredi matins, à l’école, depuis des années, il pourchasse les feuilles des arbres, les quelques papiers que les pies ont sorti des corbeilles de la cour.
Tous les vendredi matins et quelque soit le temps, il pousse ses miettes du passé avec son balai de bruyère.
En arrivant, vers huit heures quinze, c’est derrière la grille verte qu’on le découvre dansant avec avec les feuilles, en souriant aux enfants qui attendent l’heure de l’école.
La Directrice le salue en passant près de lui pour ouvrir le portail, car l’heure est venue d’accueillir tout ce petit monde et libérer ainsi les familles à leurs devoirs quotidiens.
Une fois la cloche sonnée, la grosse clef de fer glisse dans la serrure et tourne deux fois en cliquetant dans le silence de l’attente.
Le ballet journalier des bonjours et des bisous pressés s’installe au fur et à mesure des arrivées, des départs qui traînent leurs tendresses et leur amour.
Les questions se posent sur les repas, l’heure du bus qui les emmènera au parc aquatique, les habits disparus, oubliés. Tant de choses importantes et futiles qui envahissent les têtes des mamans, des papas et autres membres de la famille venus accompagner leur enfant chéri, ou moins, c’est selon…
La cloche sonne, une seconde fois, pour refermer le portail, enfin. Dix minutes qui s’écoulent pendant que, dans le coin de la cour, là où se trouve un petit espace en dehors du trajet jusqu’aux classes, le chasseur de feuilles commence son spectacle aux enfants ravis de le retrouver ainsi le vendredi matin.
Il raconte, gesticule et mimique son récit avec une tendresse infinie. Les rires fusent et les moqueries des gosses s’installent une à une. Un moment de poésie qui surprend les parents, au début, mais qui rassure si souvent, car c’est le seul jour ou leur tendre progéniture à le désir puissant de venir à l’école.
Il a droit à mille bisous et câlins tendres de chacun des petits lutins. Il les nomme les Doudoucâlindoux, les petits carnavals, les ratatouilles, les bébés en chocolat… tant de surnoms comiques qui font s’esclaffer les enfants qui oublient un instant toutes les rigueurs de la Maîtresse, aussi gentille soit-elle.
Et quand la cloche sonne pour fermer le portail, que tous les parents sont partis, que les enfants sont entrés dans les classes en faisant des signes tendres d’au revoir, il ramasse son tas de feuilles et s’en va, jusqu’à son prochain passage.
Aujourd’hui, c’est vendredi. Il est huit heures vingt. La cloche sonne et la Directrice apparaît dans la cour, sa clef à la main.
Les enfants cherchent du regard Mr Poussière. C’est le surnom qu’ils lui ont donné.Car il balaie parfois, en soulevant comiquement, un petit nuage de feuilles et de poussière.
Tous les regards se tournent vers le petit espace en retrait, là où il emportent au merveilleux chaque enfant de l’école. De sa généreuse et modeste attitude il a su conquérir les cœurs de chacun.
La Directrice répond à un enfant qui demande pourquoi il n’est pas là.
Baissant les yeux au sol, elle ramasse une feuille, la tend au minot attristé pour lui annoncer qu’il ne viendra plus. Son cœur s’est arrêté et son âme s’est envolée, avec les feuilles de l’école.
Monsieur Poussière est parti, retourné à la poussière.
Depuis ce jour, le vendredi est devenu un jour, comme les autres.

GS561EC-1

 

Créations Jean-Marie Albert – Tous droits réservés.

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